Pourquoi buvez-vous du café ?

François Houste

Ce jour-là, Martin Duchaussoy était descendu à la machine à café vers dix heures trente. Une habitude quand il travaillait dans les bureaux de la grande entreprise qui l’employait. Les lundis, mercredis et jeudis. Trois fois par semaine. Les autres jours, il travaillait depuis son appartement de la banlieue ouest et se préparait un café instantané. Vers dix heures trente également.

Martin Duchaussoy était un homme d’habitudes.

Ce jour-là, il avait croisé Henri Calvet sur le palier du troisième étage. C’était rare qu’il croise quelqu’un en allant prendre ce café qui marquait le milieu de la matinée de travail. C’était rare, mais cela arrivait parfois. Henri Calvet n’avait pas, lui, les habitudes — disons-le, les petites manies — de Martin Duchaussoy. Il descendait à l’espace cafétéria quand l’envie d’un café le prenait. Cela pouvait être tôt le matin ou en plein milieu de l’après-midi. Ou à dix heures trente comme ce jour-là.

Martin Duchaussoy n’aimait pas vraiment discuter pendant sa pause-café de dix heures trente, mais s’il le fallait vraiment, il était prêt à trouver quelques sujets de conversation assez peu engageants. La météo du jour, le trafic qu’il avait dû affronter le matin pour venir au bureau, ou même, le menu de la cantine. De toute façon, Henri Calvet n’était pas un bavard. Il préférait attendre son tour en faisant défiler compulsivement les dernières nouvelles sur l’écran de son smartphone. Martin Duchaussoy n’aurait pas beaucoup à parler ce matin-là.

Sur le grand distributeur de boissons qui trônait contre le mur est de l’espace accueil de la cafétéria, sous les néons ternes, l’employé sélectionna un espresso allongé. Plus long qu’un espresso, mais moins long qu’un café américain. C’est ce qui ressemblait le plus au café instantané qu’il buvait chez lui, les jours où il ne se rendait pas au bureau. Et c’est au moment de choisir s’il souhaitait oui ou non du sucre dans son café que cela arriva.

Sur le minuscule écran du distributeur, où aurait simplement dû être écrit « SUCRE (O/N) ? » défilait une question que Martin Duchaussoy n’y avait jamais vue :

MAIS POURQUOI BUVEZ-VOUS DU CAFÉ, VOUS LES HUMAINS ?

Martin Duchaussoy cligna fort des yeux. Deux fois. Persuadé qu’il s’agissait là d’une hallucination provoquée par la trop grande pression et le manque de sommeil dus aux responsabilités qu’il avait dans l’entreprise. Le message était toujours là. Alors, il prit Henri Calvet à témoin.

Vous avez vu ça ? lui demanda-t-il.

Henri Calvet releva à peine le nez de l’écran de son smartphone.

Quoi ?

Le message, indiqua Martin Duchaussoy, le doigt timidement tendu vers l’écran du distributeur.

Eh bien, il a quoi le message ?

En retournant la tête vers la machine à café, Martin Duchaussoy se rendit compte que celle-ci avait repris le cours normal de sa conversation. Un laconique « SUCRE (O/N) ? » s’inscrivait en lettres capitales en dessous des boutons de sélection des boissons du distributeur, attendant une décision de la part de l’humain qui lui faisait face.

Martin Duchaussoy répondit un « Non, rien. Rien. » Gêné, avant de sélectionner la touche « OUI » pour obtenir du sucre dans son café, comme chez lui. Henri Calvet avait déjà oublié l’incident et s’était replongé dans les dernières polémiques politiques, parcourant du pouce les saillies humoristiques des chroniqueurs radio du matin. Quand le distributeur fut enfin libre, il se commanda un espresso sans sucre, car cela faisait longtemps qu’il n’avait pas pris ce type de boisson et qu’après tout pourquoi pas ? Ça serait aussi bien qu’autre chose pour ce matin.

La fin de la matinée passa doucement, et la cantine ne proposa ce midi-là aucun plat qui aurait mérité que l’on s’en souvienne. Le seul fait notable, inhabituel, du reste de cette journée fut que Martin Duchaussoy se leva de son bureau du cinquième étage vers quinze heures trente-deux et descendit l’escalier pour se rendre au distributeur de café. Il ne prenait traditionnellement pas de café l’après-midi. Ni au bureau, ni chez lui. Cela, disait-il, provoquait chez lui des aigreurs d’estomac et l’empêcherait très certainement de dormir le soir. Mais il fit ce jour-là une exception. Non pas pour boire un café, mais plutôt — on peut s’en douter — pour voir si le distributeur aurait le même comportement que le matin même.

Il ne croisa cette fois personne dans l’escalier. Il en fut soulagé. La présence d’Henri Calvet le matin avait finalement été assez gênante. Seul face au distributeur de boissons, il se commanda un espresso allongé, se disant que pour obtenir le même message, il fallait forcément qu’il fasse les mêmes gestes. Au moment où la machine aurait dû lui demander s’il désirait du sucre dans son espresso, le message défila :

MAIS POURQUOI BUVEZ-VOUS DU CAFÉ, VOUS LES HUMAINS ?

Et Martin Duchaussoy se surprit alors à y répondre à voix haute.

Parce que… parce que nous trouvons ça bon. Et puis le café, eh bien, ça réveille.

Le silence recouvrit bientôt sa voix. À quoi s’était-il attendu ? À une réponse de la part du distributeur ? Que celui-ci se mette à articuler un « Oh, merci, je n’y avais pas pensé. Je devrais peut-être y goûter moi aussi. » Martin Duchaussoy se sentit un peu bête. Tout cela était ridicule.

QUE VOULEZ-VOUS DIRE PAR « ÇA RÉVEILLE » ? JE NE COMPRENDS PAS CE CONCEPT.

Martin Duchaussoy réalisa que le message qui défilait sur le petit écran avait changé ! D’un coup d’œil rapide, il s’assura que personne n’était entré dans la salle, avant de répondre doucement :

C’est que nous autres, humains, ne sommes pas opérationnels vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Nous avons besoin d’une période quotidienne de pause, de repos, pour continuer à fonctionner.

UNE ALIMENTATION CONTINUE EN ÉLECTRICITÉ NE VOUS SUFFIT DONC PAS ? fit défiler la machine.

Non, répondit Martin Duchaussoy, d’une voix plus assurée, souriant discrètement. Nous ne fonctionnons pas à l’électricité. Nous avons besoin de plusieurs choses… et l’employé se lança dans une explication détaillée du métabolisme humain.

La conversation qui suivit dura bien trois heures. Martin Duchaussoy dut pourtant l’interrompre et expliquer au distributeur de boissons qu’il était temps, pour lui, de rentrer à son domicile.

JE COMPRENDS, VOUS AVEZ BESOIN DE SOMMEIL POUR ÊTRE OPÉRATIONNEL DEMAIN. conclut la machine.

Ce n’est que sur le chemin de son appartement qu’il réalisa les deux enseignements les plus importants de cette journée. Il avait fraternisé avec une machine, et se sentait presque impatient de retourner au bureau le lendemain — ce serait un jeudi — pour continuer cette passionnante conversation. Mais il constata également que, durant les trois heures qu’avait duré son dialogue avec le distributeur de café — qui n’avait été interrompu qu’en quelques rares occasions pour que la machine puisse servir des boissons chaudes à certains de ses collègues de travail — il n’avait manifestement manqué à personne : aucune hiérarchie ne s’était préoccupée de son absence ou de son manque d’assiduité à la tâche.

Tout cela était curieux. Mais finalement, le bilan de cette journée n’était pas si désagréable.

À neuf heures cinquante le lendemain, Martin Duchaussoy se présenta à la cafétéria. N’y tenant plus, il avait brisé sa routine des dix heures trente pour pouvoir, au plus tôt, continuer à discuter avec son nouvel ami le distributeur. Il ne trouva dans la grande pièce du rez-de-chaussée qu’Henri Calvet en train de lire une petite feuille de papier sur le mur nu :

EN RAISON DE DIFFÉRENTS DYSFONCTIONNEMENTS,
VOTRE DISTRIBUTEUR DE BOISSONS
EST EN COURS DE REMPLACEMENT.
VEUILLEZ NOUS EXCUSER POUR LA GÊNE OCCASIONNÉE.
LE SERVICE CAFÉTÉRIA.